Franca Atelier : quand deux femmes façonnent la terre et leur liberté

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Hana San met à l’honneur celles qui créent, entreprennent et façonnent leur univers avec sensibilité et indépendance. À Marseille, France et Caroline ont fondé Franca Atelier, un duo de céramistes dont le travail s’ancre profondément dans la matière et dans une approche libre de la création.

Depuis sept ans, elles façonnent la terre pour donner naissance à des pièces à la fois brutes, sensibles et profondément vivantes. Leur pratique artisanale repose sur le geste, l’intuition et une complémentarité singulière : deux personnalités différentes qui dialoguent à travers la matière.

Dans cet entretien, elles évoquent leur rapport à la terre, leur manière d’entreprendre en toute indépendance, et la façon dont leur duo nourrit un univers créatif reconnaissable entre tous.

Franca Atelier, c’est quoi en quelques mots ?

Franca, c’est une marque de céramique implantée à Marseille, c’est le prénom d’une fille du sud qui est le mélange des deux nôtres, France et Caroline, mais aussi le mélange de nos deux personnalités qui a permis il y a 7 ans la création de notre atelier.

Vous vous définissez comme des “céramistes libres”. Qu’est-ce que ça signifie pour vous, et en quoi cette liberté se reflète-t-elle dans votre manière d’entreprendre ?

La notion de liberté est surtout rattachée à notre mode de fonctionnement dénué d’attachement commercial, nous produisons essentiellement à la commande pour des particuliers et des professionnels (architecte, chef, restaurateur, marque…) et surtout nous n’avons que très peu de lieu de revente, c’est une volonté depuis le début. Nous vendons 90 % de notre production en direct, sans intermédiaire.

Votre travail est profondément lié à la matière.

C’est impossible de faire autrement, tout part d’un pain de terre brut, faïence ou grès en fonction des projets puis le travail de nos mains, nous produisons la plupart de nos pièces à la plaque et du modelage.

Qu’est-ce que la terre représente pour vous dans votre processus créatif ?

La terre par sa couleur ou sa texture est ce qui ressort le plus dans nos productions, les teintes naturelles, blanc, ocre, terracotta, unis ou mêlées sont l’essentiel de notre univers mis à part les fresques et les assiettes décoratives pour lesquelles nous utilisons des oxydes ou des émaux colorés.

Photo @nils_haagensen_ @maisonsdominos

La technique de la terre mêlée est au coeur de votre pratique. Qu’est-ce qu’elle vous permet d’explorer, de raconter, d’exprimer ?

La technique du mélage des terres est dans tous les cas (Nériage, Nerikomi au Japon, le jaspé sur Apt…) une façon aléatoire de créer, elles peuvent être rectilignes, ordonnées ou brouillées en fonction de la manière dont nous les disposons mais notre humeur peut être un élément important, comme on dit « il y a des jours avec et des jours sans, au final c’est toujours la terre qui gagne ».

Vos pièces jouent avec les nuances, les superpositions et les contrastes. Comment naissent vos choix de couleurs et d’associations de terres ?

Nos choix lorsqu’il s’agit de création à la commande sont le résultat d’un échange avec le ou les commanditaires, un « melage » plus dirigé en fonction du résultat souhaité. Par contre on peut aussi laisser libre cours à notre inspiration ou au hasard s’il s’agit de pièce moins fonctionnel, plus « artistique ». Nous sommes limitées par les nuances de couleurs nous faisons en sorte de choisir des terres naturelles tout simplement.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier de céramistes ?

Nous n’aimons pas les mêmes choses puisque nous sommes deux personnes différentes, France a un tempérament plus fantasque, elle s’occupe plus de la partie fresques et objets décorés. Caroline s’occupe de la création des objets décoratifs (appliques, lampes, tabourets, vases, bougeoirs…) ou utilitaires (assiettes, plats… en série pour les restaurants) qui demandent plus de rigueur et de temps. De cet état de fait, nous essayons toutes les deux de prendre du plaisir, tout en restant assez productives pour que ce soit viable. La partie « image » de notre duo se construit ensemble, et cette complicité, cette complémentarité nous permet d’évoluer avec plaisir ensemble.

Mais par dessus tout ce qui est le plus fascinant avec la terre et les émaux c’est qu’ils sont maîtres du résultat final, chaque ouverture de four est une surprise !

Votre univers est très reconnaissable. Comment avez-vous construit cette identité au fil du temps ?

En essayant justement, de laisser s’épanouir nos traits de caractères opposés et complémentaires, ce qui n’est pas facile tous les jours, la plupart des céramistes sont solitaires, il existe quelque maison, atelier en couple ou familiaux mais c’est assez rare.

Être artisanes, c’est aussi être entrepreneures. Quels ont été les principaux défis depuis la création de Franca Atelier ?

Rester indépendantes, sans contraintes dues à des crédits ou des commandes imposées, nous essayons de travailler avec des personnes qui nous « plaisent » qui ont la même sensibilité que nous. Nous essayons dès que nous le pouvons d’autoproduire des événements, des expositions de notre travail hors les murs, en collaboration avec des lieux ou des marques. Et puis surtout de rester créatives, pas que libres ☺️

Créer à deux implique un dialogue permanent.
Comment cette relation nourrit-elle votre travail et votre univers créatif ?

C’est sans doute la partie la plus complexe, comme dans un couple, ou rien n’est acquis. Il y a des moments plus faciles quand le projet nous motive à toutes les deux mais parfois il faut savoir déléguer et faire confiance si on ne peut pas faire la production ensemble, on est de toutes façons jamais très loin l’une de l’autre et notre regard, notre critique est bienveillante pour le résultat final. Nous travaillons l’une en face de l’autre dans l’atelier et nous ne nous gênons pas pour encourager ou commenter le travail de l’autre.

Vous êtes installées à Marseille.
Est-ce que la ville, son énergie, sa lumière ou son environnement influencent votre travail ?

Evidemment, Marseille est une ville forte, les saisons et le dynamisme de la ville rythment l’année, en ce moment il fait froid, humide, les pièces mettent beaucoup plus de temps à sécher, la ville est un peu au ralentit, on est souvent plus dynamiques à partir de mars. Et plombées par la chaleur en aout. Puis ça repart en septembre, pour le point culminant en décembre, avec les fêtes de noël et notre unique événement à l’atelier mi-décembre, la production est à son max.

Votre travail s’inscrit dans un univers créatif et artistique. Est-ce que d’autres domaines (mode, design, art, architecture…) nourrissent votre inspiration ?

Notre amitié est née de cet attrait commun pour tous ces domaines, plus la fête et la musique. Nous sortions beaucoup ensemble, festival, mode, design, musique, rythment nos sorties. Un point très fort également qui compose notre univers créatif, nos origines Corse, nos tempéraments, notre amour pour notre île et notre culture.

Avec le temps, votre pratique a-t-elle évolué ? Y a-t-il des choses que vous faisiez au début et que vous abordez différemment aujourd’hui dans votre travail de la céramique ?

Oui bien sûr nous avons évolué, Caroline a acquis une technique plus précise, efficace, et elle essaie d’être moins obnubilée par la perfection, elle apprécie « les défauts », les accidents qui peuvent donner des choses exceptionnelles ; Et France essaie de se
concentrer un peu plus, de noter et de reproduire deux fois la même chose.

Photo @stephaneminnesota, Set design @lisedoreau

Comment imaginez-vous l’évolution de Franca Atelier dans les prochaines années ? Sur le plan créatif, mais aussi dans votre manière de travailler et de développer votre activité.

Franca est liée intrinsèquement à nos deux personnalités d’un point de vue image, identité de marque mais en terme de production pure, Caroline pourrait facilement être seule aux manettes pour 90 % de ce que nous vendons. Notre différence d’âge fera que logiquement, France décrochera avant et nous faisons tout pour que Caroline puisse poursuivre l’aventure seule. Notre duo est l’ambassadeur de Franca, le reste n’est qu’une question d’organisation pour que chacune ressente toujours autant de plaisir à travailler la terre.

Si vous deviez faire un lien entre votre travail de la céramique et le vêtement, lequel serait-il ? Dans le rapport à la matière, au fait main, au temps de fabrication…

Franca, est un jeans dans une belle toile japonaise en coton sans élasthanne, il a bien vieilli, il s’est patiné, il a quelques petits défauts mais il nous va super bien, on peut le porter à l’atelier ou le soir pour aller diner puis danser. C’est le jeans d’une vie. Nous espérons que nos clients garderont nos créations longtemps, que notre vase jules & Jim passera de génération en génération.

Si votre univers céramique devait se traduire en une collection de mode, à quoi elle ressemblerait ? Palette de couleurs, matières, silhouettes, ambiance générale.

Une collection faite de pièces indémodables avec une petite touche d’excentricité, qui symboliserait le goût pour les belles choses classiques que portent Caroline et le côté un peu fantaisiste de France. Un vestiaire un peu androgyne, des costumes bien coupés, des longs manteaux, des chemises à volants, des santiags et des chapeaux. Une ambiance générale sobre avec des pointes de couleurs vives.